Episode ARLETTY - Souvenirs d'une passion - PLUIE DE STARS

A-  ARLETTY  

 

« Elle est épatante cette petite femme là… » (Michel Simon)

 

Si ma mémoire ne me trahit pas, ce qui pourrait m’arriver dans  la foulée des mots, c’est dans les années cinquante que j’ai vu Arletty pour la première fois au cinéma dans  le film de Marcel Carné «  Le Jour se lève »  avec Jean Gabin,  Michel Simon et Jules Berry entre autres.

J’ai été séduit immédiatement  par sa voix et n’ai plus arrêté par la suite de suivre la carrière cinématographique de Mademoiselle « Atmosphère » comme on l’a appelée parfois après la sortie du célèbre film, toujours de Carné «  Hôtel du Nord »

 

Raymonde : On  n’est pas heureux tous les deux ?

M.Edmond : Non.

Raymonde : T’en es sûr ?

M.Edmond : Oui.

Raymonde : T’aimes la vie ?

M.Edmond : Tu l’aimes  toi la vie ?

Raymonde : Il faut bien s’y habituer. Coquard mis à part t’es plutôt beau mec. Parterre on se dispute  mais au lit on s’explique. Et sur l’oreiller on se comprend…

(Extrait du  film «  Hôtel du Nord » / Marcel Carné/Jean Aurenche/Pierre Laroche) 


 

Marcel Carné : Arletty est tout à la fois la gouaille de Paris et la distinction, la drôlerie  et la tendresse !

 

M.Edmond : J’ai besoin de changer  d’atmosphère et mon atmosphère c’est toi.

Raymonde : C’est la première fois qu’on me traite d’atmosphère ! Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? 

(Extrait du film «  Hôtel du Nord » /M.Carné/J.Aurenche)

 

Jean-Claude Brialy : Votre atmosphère a la gueule de l’amour !

 

Magnifique Arletty. Joyeuse, vivante, rieuse malgré son handicap…Une très belle femme tantôt romantique, tantôt drôle, tantôt provocante !

 

Plus tard,  ce fut le film - encore et toujours signé Marcel Carné - que j’allais découvrir sur grand écran : «  Les Enfants du Paradis »  un chef d’oeuvre que je qualifierais du plus grand film français de tous les temps, avec une distribution artistique  exceptionnelle : Pierre Brasseur, Jean-Louis Barrault, Maria Casarès, Pierre Renoir et Lady Arletty dans le rôle de Garance.

 

Frederick Lemaître : Comment vous appelez-vous ?

Garance : Moi, je ne m’appelle jamais.

Je suis toujours là,  je n’ai pas besoin de m’appeler.

(riant ) On m’appelle Garance

Fredérick Lemaître : Ah Garance ! C’est joli.

Garance : C’est le nom d’une fleur !

(« Les enfants du paradis »/M.Carné/J.Prévert)

 

C’est avec ce rôle que Léonie Bathiat est entrée dans la légende.

 

Garance : Je suis comme je suis, j’aime plaire à qui me plait, c’est tout. Quand j’ai envie de dire oui, je ne sais pas dire  non !

 

J’ai voulu rencontrer  cette « légende ».

J’ai voulu profiter de la sortie d’un ouvrage qui lui était consacré pour obtenir un  rendez-vous chez elle, dans son appartement parisien  de la rue de Remusat, au numéro 14, seizième arrondissement – troisième étage.

Elle m’a reçu avec une extraordinaire gentillesse et son accent   de Courbevoie, faubourg parisien.

Elle était déjà touchée par la maladie (cécité) mais elle n’en  faisait jamais allusion.

Elle ne voyait pratiquement plus.  Mais elle était courageuse, riait  beaucoup, parlait abondamment et me devinait à travers ses yeux fermés pour toujours.

J’ai vécu  ce jour-là un grand moment d’émotion.

 

- Vous êtes une enfant de la balle ?

 

Arletty : Oh ! Pas du tout ! Cela aurait fait rigoler ma grand- mère si je lui avais parlé de ce métier d’artiste. Vous savez Monsieur, j’ai fait plusieurs métiers. Je n’aimais pas rester longtemps dans quelque chose. Cela me plaisait de changer.  J’aimais  « rouler ». J’étais le « Pierre-qui- roule ».

 

Et la voilà qui se met à rire, d’un rire généreux.

 

Arletty : J’ai été sténo, dactylo. Mannequin aussi. J’aimais beaucoup l’ambiance qui régnait dans ce milieu.

Et puis un beau jour,  je me suis lancée dans le théâtre pour voir ce que c’était que ce truc-là. Amusant !

aventure-a-paris-arletty.jpg

( extrait de : Paris d Arletty - pariscinemaregion.fr )

Cependant,  je pensais le quitter  lorsque j’ai été retenue en jouant un petit rôle dans « L’école des cocottes » aux côtés de l’extraordinaire Raimu. J’ai été attirée évidemment par ce comédien hors du commun. C’est lui  et ses partenaires comme Max Dearly et Spinelly qui m’ont fait comprendre qu’il s’agissait d’un véritable métier. Alors, je suis restée. J’ai trouvé que c’était un merveilleux métier de femme.

 

Quelle intensité de vie dans son corps ! Quel  bonheur de l’écouter ! Quel bonheur de la contempler !  Elle était encore fort belle.

Je ne regardais plus mon enregistreur. Je laissais « courir » la bande magnétique  qui  captait  les propos  de « Garance » pour l’éternité…

J’en oubliais presque de lui poser des questions tant j’étais sous son charme.

Car elle avait un charme fou et une vitalité surprenante et joyeuse malgré sa terrible infirmité.

 

- Vous êtes donc devenue une actrice. J’aimerais savoir…

 

Arletty : Je vous interromps.

Je n’aime pas le mot  « acteur » ou  « actrice» Je préfère le mot « comédien », il a plus d’allure.

 

Elle m’a confié sa carrière au cinéma mais aussi celle au théâtre.

Je me régale. Je suis heureux, pleinement heureux.

J’enchaîne.

 

- Vous êtes donc devenue une comédienne.

Vous avez dit un jour : « Le théâtre, mon luxe ; le cinéma, mon argent de poche »

 

Arletty : Au début, il y avait du vrai. Après,  le cinéma  m’a donné beaucoup de satisfaction.

Vous aurez compris  quels films  j’évoque…

 

- Oui, bien sûr ! J’ai lu quelque part que vous aviez fait de la revue ?

arletty 01.jpg

( photos : Mémoires de Guerre: ARLETY )

 

Arletty : Ah oui, avec l’extraordinaire Rip.

J’étais meneuse de revue pour le grand Rip.

Vous savez, la revue c’est  une école étonnante. Je chantais. Je disais des textes. Mon malheur, ce fut de ne pas savoir danser. Je suis arythmique. Il m’aurait fallu Fred Astaire pour y arriver !

Vous voulez un thé ?

 

Volontiers.

 

Elle s’éloigne  un court moment puis revient avec deux tasses, le thé et des mignardises.

Elle se remet à rire.  Lui reviennent  en tête ses grands rôles  dans les films de Marcel Carné : Raymonde dans «  Hôtel du Nord «  avec Louis Jouvet,  Garance dans  « Les enfants du paradis » avec Jean Louis Barrault et Pierre Brasseur…

 

Frédérick Lemaître : Dites-moi au moins quand je vous reverrai.

Garance : Bientôt peut-être. Sait-on jamais avec le hasard.

Frédérick Lemaître : Oh ! Paris est grand !

Garance : Vous savez Paris est tout petit pour ceux s’aiment comme nous d’un aussi grand amour…

(Extrait « Les enfants du paradis »/M. Carné/J.Prévert)

 

Arletty : Je suis fière  du succès que j’ai remporté dans ces films-là comme « Hôtel du Nord », «  Les Enfants du Paradis » mais également «  Les Visiteurs du Soir » avec Jules Berry qui improvisait et nous devions, nous  ses partenaires, essayer de raccrocher dans le texte original !

 

Dominique : Vous me connaissez  à peine et déjà vous me dites que vous m’aimez…

Renaud : Le temps ne fait rien à l’affaire….Je vous aime…la chose est comme elle est…je vous aime…

(Extrait : «  Les Visiteurs du soir  » /M.Carné/J.Prévert)

 

(Arletty n’a aucune scène avec Jules Berry. Par contre, elle en a d’excellentes avec Marcel Herrand)

 

- Arletty, vous avez fait rire les spectateurs de très nombreuses fois mais vous les avez aussi ému dans des rôles dramatiques.

 

Arletty : Comme c’est gentil de me le dire.  Oui, dans quelques films.

Lorsque j’ai joué « Un tramway nommé Désir » à la scène  dans l’adaptation de Jean (Cocteau), un homme merveilleux, délicat.

J’ai voulu modifier une phrase, la dernière de la pièce. Une phrase qui me gênait.

Je devais dire : «  J’ai toujours suivi des étrangers ».

J’ai proposé : «  J’ai toujours suivi des inconnus ».

Jean a accepté et le public aussi du reste.

C’était important pour moi de jouer cette pièce.

Et puis, j’avais décidé de ne plus faire rire mes contemporains. Je préférais les faire chialer.

Allez savoir pourquoi !

Cette pièce de Tennessee Williams a été un grand moment dans ma carrière. Physiquement, j’avais quelque chose de dramatique dans l’expression !

Je me souviens : Tennessee Williams  avait exigé que la pièce se joue en même temps à Londres et à Paris.

A Londres par Vivien Leigh ; à Paris, par moi.

Eh bien, on a  respecté sa volonté ! Cela ne se ferait plus maintenant…

Je me suis rendue à Londres un soir où je ne jouais pas  pour voir comment était Vivien ! Remarquable. Une femme étonnante !

 

Blanche (à sa sœur, Stella) : Tu es tout ce que j’ai au monde, et tu n’es pas contente de me voir !

Stella : Oh ! Blanche, tu sais que ce n’est pas vrai.

Blanche : Non ? J’avais oublié à quel point tu es silencieuse.

Stella : T’es belle Blanche.

Blanche : Après tout ce que j’ai subi ? Tu imagines que je vais croire cette histoire ?

(Extrait de «  Un tramway nommé Désir » /T.Williams)

 

Une larme effleure  discrètement sa paupière… Elle se retourne avec grâce et sort de sa poche un mouchoir.

 

Arletty : Pardonnez-moi !

 

Le 14 juillet 1962, un grave accident a frappé Arletty à l’œil. Mais elle reprenait sa carrière quelque temps plus tard.

Pas pour longtemps car elle allait connaître un deuxième accident oculaire qui allait l’obliger à prendre sa retraite.

Elle se récupère dans ses pensées, en rejette les mauvaises et retrouve son rire tellement typique.

 

Arletty : Vous ai-je raconté que j’avais joué Jeanne d’Arc ?  Mais dans une revue.  Cela dit,  j’ai failli jouer  le vrai rôle. Sérieusement. Cela ne me tentait pas. Je n’aurais pas pu jouer ce personnage ; une vierge tuée qui avait des  copains arsouilles comme Barbe Bleue. Non. Alors cela, zéro.  On n’en  avait pas parlé pendant des siècles. C’est Voltaire qui a ressorti la Pucelle !

 

J’aurais voulu rester auprès d’elle des heures, des jours et continuer à l’écouter se raconter. Mais je ne voulais pas la fatiguer davantage.

 

- Arletty, lorsqu’on revoit vos films, on croit totalement à vos personnages.

On a l’impression que vous étiez en avance sur votre temps.

 

Arletty : C’est vrai. Il y avait un plaisir de jouer. Nous jouions pour nous amuser. Sûrement !

 

- Est-ce que vous aimez évoquer le passé ?

 

Arletty : Non. Absolument pas.  Mais bavarder avec  vous comme cela de ma carrière, j’aime beaucoup.

 

- C’est très gentil ce que vous me dites. Je vous en remercie. Une dernière question si vous me le permettez.

Je pense pouvoir dire que vous êtes curieuse de l’avenir.

 

Arletty : C’est vrai, je suis curieuse. Si je ne gardais pas une curiosité, tout ce que j’ai eu dans ma vie de coups durs , surtout depuis une certaine époque et cette infirmité très grande qui a arrêté ma carrière en une nuit , je ne serais plus là.

J’ajouterais encore que je n’ai jamais eu d’ennemi.

J’ai aimé tous mes camarades. lls me le rendent bien car j’ai beaucoup d’amis. Sans eux, ma vie ne serait pas possible. Ce serait trop triste.

 

- Qu’aimeriez-vous qu’on dise de Vous dans cinquante  ou cent ans ?

 

Arletty (morte de rire) : « Qu’elle repose en paix! »

 

J’arrête mon magnéto.  Je remets mon manteau et mon Nagra en bandoulière .Je vais  quitter cette femme au sourire de Joconde. Je la regarde encore…

Mes yeux se  mouillent à mon tour.

Et je fais alors une chose que je n’avais jamais faite : je l’embrasse.

 

- Pardon, Arletty.

 

Elle me sourit une nouvelle fois…

Je m’éloigne.

Je descends l’escalier.

Je me retrouve dans la rue de Menusat.

Et tout en marchant, je continue à penser à « la petite môme » comme l’appelait Henri Jeanson  et je m’entends lui dire : « S’il vous plaît, faites-moi encore entendre votre voix. »

Et comme dans un songe, elle me murmure à l’oreille :

 

Je suis comme je suis,

Je suis faite comme ça,

Quand j’ai envie de rire,

Oui, je ris aux éclats !

J’aime celui qui m’aime,

Est-ce ma faute à moi

Si ce n’est pas le même

Qui m’aime chaque fois ?

(Jacques Prévert)

Arletty  nous a quitté  le 23 juillet 1992 à l’âge  de 94 ans. 

Mais elle est gravée à jamais sur le disque dur de ma mémoire !

Cette rencontre constitue l’un des moments les plus  forts  dans ma vie professionnelle…

arletty.jpg

de Roger Simons - PLUIE DE STARS  (ENTRE SCENE ET MICRO) - 

et  Michel  Metteur En Web

0 commentaire

Les commentaires sont fermés.