• Episode Marie Christine Barrault - Souvenirs d'une passion - PLUIE DE STARS

     B- Marie Christine BARRAULT

     

    C’est en la voyant dans son premier film «  Ma nuit chez Maud »  de Rohmer que j’ai découvert Marie-Christine, nièce  de Jean-Louis Barrault.

     

    Avril 1977. Un jeudi. Gare du Nord à Bruxelles.

    Il est un peu plus de 11 heures. Le train venant de Paris s’arrête en gare quelques instants. Les voyageurs arrivés à destination en descendent.

    Et moi, je l’attends. Un photographe m’accompagne.

    Je ne l’aperçois pas. Or, nous nous sommes fixés rendez-vous dans cette gare ce jour-là du mois d’avril de l’année 77…

     

    Le train va bientôt poursuivre son voyage vers Amsterdam.

    Je panique quand soudain je la vois, confortablement installée dans son compartiment, occupée à lire.

    De l’extérieur, je lui fais des signes désespérés.

    Elle me remarque enfin,  comprend ce qui se passe et descend du train à vive allure. Les premiers wagons du train de Paris s’ébranlent. Le conducteur fait résonner  bruyamment la sirène  de départ. Le train s’éloigne.

    Déclic de l’appareil photo. Et pendant que nous allons de concert tous les trois rejoindre la voiture, Marie Christine m’explique ce qui s’est passé. Très simple en vérité.

    Elle ignorait qu’elle se trouvait à Bruxelles.

    Sans mes signes au bord de la crise de nerfs, elle serait restée dans le train  et aurait par ce fait même découvert quelques heures plus tard la magnifique ville hollandaise. Aurait-elle compris le néerlandais, la langue nationale des Pays-Bas ?

     

    Mais cette confusion bien expliquée, ce n’était pas la première fois que j’allais rencontrer  la belle « cousine » de Tachella.


    En voyant ce film justement « Cousin-Cousine »  où elle avait pour partenaire Victor Lanoux, je m’étais dit – déjà avant avec « Ma nuit chez Maud » - que cette jeune femme à la beauté rayonnante allait faire parler d’elle. Et c’est bien ce qui est arrivé !

     

    mc barrault ma nuit chez maud0.jpg

    source: IMDB

    Juin  75. Paris. Un mardi. 10 heures du matin.

    Magnéto à l’épaule, je sonne au numéro 75 de la rue Mirosmenil (8ème) Huitième étage.

    Un petit temps d’attente. Une impatience de ma part, c’est l’émotion d’être en contact avec cette jolie fille que j’appréciais  déjà beaucoup.

    La porte s’ouvre lentement.

    C’est Elle !

    C’est bien Elle !

    Elle  est enfouie dans un déshabillé de tout éclat et tellement féminin.

    Elle me sourit.

    Elle me fait entrer.

    Un bel appartement cossu  au style parisien.

    J’adore.

    Je me présente et elle me dit tout de suite :

     

    Marie-Christine : Vous savez, je vous ai reconnu immédiatement. A votre voix que j’ai entendue au téléphone l’autre jour. Asseyez-vous…Vous prendrez bien un thé ?

     

    - Volontiers.

     

    Je commençais à avoir l’habitude de prendre un bon thé chez une belle femme !  Le lien était  établi.

    La conversation allait commencer.

    Il suffisait de frapper les douze coups du théâtre ou de crier, claquette en main  « Silence-Moteur-Action – Marie-Christine Barrault / Roger Simons – Première… »

     

    Marie – Christine,  les cheveux ébouriffés, encore endormie, paraît étonnée de cette visite si matinale.

     

    Marie-Christine : (tout en  baillant) Excusez-moi mais je suis rentrée très tard. Mais allons-y. Vous avez certainement d’autres rendez-vous dans Paris.

     

    - Une première question facile,  tant pis,  je vous la pose : Avez-vous une parenté quelconque avec Jean-Louis Barrault ?

     

    Je savais que oui mais je voulais  en connaître davantage sur ce lien.

     

    Marie-Christine : Oui, c’est mon oncle.

    C’est le frère de mon père, qui est mort lorsque j’avais 14 ans. Je vais peut-être vous étonner mais je n’ai pas été élevée dans le monde du spectacle. J’étais une petite bourgeoise de beau quartier. Jean-Louis était un héros pour moi.  Je l’admirais beaucoup. Et paradoxalement, je le voyais peu. Alors, suis-je devenue quand même comédienne influencée par cet homme de théâtre exceptionnel ? Peut-être ! Il a été affolé  lorsque je lui ai annoncé que je voulais devenir actrice.  Il a tout fait pour me décourager, me mettre des bâtons dans les roues. Alors, j’ai fait mon petit bonhomme de chemin toute seule. Je me suis inscrite au cours de René Simon. J’ai exercé divers métiers car je devais gagner ma vie. Je suis entrée au Conservatoire. Je marquais des points. Le jour de mon entrée dans cet établissement, j’étais engagée pour jouer une pièce de théâtre « Andorra » de Max Frisch…

    René Simon est quelqu’un que j’admirais beaucoup. Malheureusement,  je ne l’ai connu qu’à la fin de sa vie. Il savait que j’avais des problèmes d’ordre pécunière, il n’a pas voulu que je paie les cours.

    C’est un homme qui sentait les choses, les êtres qu’il avait devant lui. Il avait l’intuition de ses élèves qui  allaient être capables de suivre, d’exercer ce métier. Je lui dois beaucoup.

    Je souviens encore de ce qu’il m’a dit un jour : «  Toi Marie-Christine, tu es la vierge du Conservatoire ». Il a été bien surpris lorsque trois mois plus tard, je lui ai annoncé que j’attendais un enfant…

     

    Avril 79. Bruxelles – Passage 44 – Grande soirée de gala des « Feux de la Rampe » 

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    Un plateau  de personnalités assez exceptionnelles …comme à chaque fois du reste. Parmi les invités, on ne disait pas encore les «  guest stars » : André Delvaux, Roger Van Hool et Marie-Christine Barrault.

    Mais j’avais demandé à Marie-Christine de la rencontrer au tout début de l’après-midi pour une interview radio et  un  quotidien. Ce qui fut fait.

     

    Avril, le même jour. Quatorze heures passé de dix minutes …un bistrot très calme pas loin,  de la Galerie du Passage 44 …des banquettes garnies d’un velours rouge-sang nous ont permis de nous installer confortablement.

     

    - Un sujet que j’aimerais aborder avec Vous, Marie-Christine est celui de la femme, actrice tant à l’écran qu’à la scène.

    Ses problèmes de femmes  sont-ils les mêmes que d’autres femmes qui exercent un métier totalement différent ?

     

    Marie-Christine : Une actrice ou une comédienne connaît les mêmes problèmes qu’une femme qui travaille dans un bureau par exemple. La différence est que nous avons un horaire moins strict que dans un bureau quoique nous ayons des heures précises lors d’un tournage ou une répétition de pièce de théâtre. Mais entre deux films ou deux pièces, nous sommes  plus disponibles tenant compte évidemment que les représentations théâtrales nous obligent à être chaque soir au théâtre à l’exception  d’un ou deux jours de relâche.

    Chaque rôle que je joue, je l’accepte en étant consciente de l’image de la femme que cela va donner.

    Je suis une actrice 24 heures par jour. Je suis  une actrice   même quand je suis amoureuse, même quand je suis avec mes enfants, même quand je fais la cuisine…

    Au fait, quels seront vos invités  ce soir ?

     

     Je vous en laisse la surprise.

     

    Marie-Christine me fait un sourire convenu, entendu. Le temps  passe très, trop rapidement, je dois enchaîner mes questions  sans perdre la moindre seconde.

     

    - Marie-Christine, chaque fois que je vous rencontre, je vous trouve gaie, ouverte aux choses de la vie,  enthousiaste…

     

    Marie-Christine : Oui, merci de me le dire. Cela me fait plaisir.

    Un métier comme celui d’actrice, c’est un métier de création. Relié directement à la vie.

    Ce que je trouve magnifique dans mon métier, c’est que chaque fois qu’il m’arrive quelque chose d’intéressant, de bien et même de douloureux,  dans mon métier, ça me fait grandir aussi comme femme. Il y a peu de métiers comme ça.

    La difficulté pour  tous les êtres humains, mais plus particulièrement pour les femmes, c’est  d’avoir des métiers très prenants,  quand celui-ci vous oblige à oublier ce que vous êtes en tant qu’être humain.  Parce que vous êtes trop prise, parce que vous n’avez pas le temps de penser à vous.

    Or, une actrice est constamment obligée de penser à elle, c’est sa matière première : elle-même…

    Franchement, je n’aimerais pas vivre avec quelqu’un comme moi parce que je me sers de tout ce qui se passe dans ma vie, une espèce de récupération un peu mercantile.

    Si je vis un grand chagrin d’amour, il y a une petite lumière rouge qui s’allume qui me dit : « attention, là, tu es en train de vivre des choses qui vont peut-être te resservir dans un film ou une pièce. » Je n’y pense pas d’une façon aussi rationnelle mais je sais que c’est comme ça. Une grande armoire dans laquelle on engrange tout, et au fur et à mesure  du travail sur un  film ou une pièce, on  ressort des choses. Mais, à l’inverse, tout ce que l’on expérimente de soi dans les rôles vous sert aussi dans la vie…Le va- et vient entre la vie et le travail (la fiction quoi) est incessant…

     

    Un coup d’œil sur ma montre. Quatre heures. Le temps presse.

     

    - Marie-Christine, une dernière question avant de nous rendre  sur le plateau du 44…

    Vous me donnez l’impression d’être complètement épanouie.

    Est-ce exact ?

     

    Marie-Christine : Oui, je crois que je le suis. J’ai une vie très pleine et surtout ce qui me donne un bonheur total, c’est que je mène la vie que je rêvais de mener quand j’étais petite fille  ou même adolescente.

    Je ne voulais pas être une star  que l’on agresse dans la rue mais une actrice, une vraie. Je voulais avoir du succès bien sûr, mais rester une femme avec pleine d’amour d’un homme, avoir des enfants, leur faire la cuisine, m’occuper d’eux…

    J’ai eu tout ça pas sans difficulté bien entendu.

    Cela dit, je suis quelqu’un d’insatiable. Je ne suis pas l’incarnation de l’équilibre. Je ne pourrais jamais m’arrêter quelque part. J’attends de chaque jour que quelque chose de nouveau m’arrive et quand  rien  ne m’est arrivé , je suis déçue. 

    Je suis donc une femme épanouie mais pas satisfaite ! Ce qui fait que je suis à l’aise dans ma vie parce que j’ai choisi une vie où ça bouge tout le temps.

     

    Marie-Christine Barrault :   une femme passionnante et passionnée !

    Le film «  Cousin-Cousine »   avait été sélectionné à Hollywood pour l’Oscar de la Meilleure Actrice.

    Un matin, sur le coup de six heures (heure belge), j’ai téléphoné à Marie- Christine dans son hôtel de Los Angeles…

     

    -Pardon de vous déranger Marie-Christine.  J’aimerais savoir si vous seriez disponible  dans une quinzaine de jours pour venir à Bruxelles enregistrer un feuilleton…

     

    Marie-Christine : Pardon de vous couper Roger,  mais  je n’ai pas mon agenda avec moi… Rassurez-vous, je rentre demain sur Paris.  Appelez-moi, vous avez mon numéro je pense…

     

    Hé oui, bien sûr que j’avais son numéro de téléphone.

    Je l’ai donc appelée deux jours plus tard.

    Nous avons trouvé des dates d’enregistrement du feuilleton.

    Il s’agissait d’un roman de Francis Scott Fitzgérald  «  L’Envers du Paradis »

    Marie-Christine adore faire la lecture d’un roman.

    Elle fut parfaite. La diffusion du feuilleton a recueilli un beau succès.

    Merci encore l’actrice !

     

    Quelque temps  plus tard, j’ai retrouvé Marie Christine sur le tournage du film d’André Delvaux « Une femme entre chien et loup ».

     

    Par la suite, je n’ai plus eu l’opportunité de l’interviewer, ni  de rencontrer  « l’homme de sa vie » : Roger Vadim.

    J’aurais été très heureux de faire une émission avec Vadim que je considérais comme un grand cinéaste.

    Après la mort de son mari,  dix ans plus tard, Marie-Christine Barrault a écrit un ouvrage important racontant ses éblouissements de l’enfance à la découverte du théâtre et de  ses premières amours à la rencontre avec Roger Vadim.

     

    « Quel long chemin il m’a fallu parcourir pour arriver jusqu’à toi » glisse Marie Christine Barrault à l’oreille de Roger Vadim le jour de leur mariage.

     

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    marie-christine-barrault-ce-long-chemin-pour-arriver-jusqua-toi

    J’ai pris connaissance du livre avec  beaucoup d’intérêt et d’émotion.

    (Ce long chemin pour arriver jusqu’à toi/Editions X)

    Un récit bouleversant et lumineux !

     

    A vous revoir, Chère Marie Christine …

     

    de Roger Simons - PLUIE DE STARS  (ENTRE SCENE ET MICRO) - 

    et  Michel  Metteur En Web

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  • Episode Jean-Louis Barrault - Souvenirs d'une passion - PLUIE DE STARS

    B- Jean-Louis BARRAULT

     

    « A chaque instant de l’existence, nous vivons au moins sur trois plans :

    -on est

    -on croit être

    -on veut paraître.

    Ce que l’on est – on l’ignore. Ce que l’on croit être – on s’en fait une illusion. Ce qu’on veut paraître - on s’y trompe… »

    (Jean-Louis Barrault)

     

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    Bruxelles. Un dimanche automnal  de l’année 80. Il est près de trois heures de l’après-midi.  J’arrive rue Ravenstein, pas loin du Palais des Beaux-Arts où j’ai un rendez-vous important avec l’une des plus fortes personnalités du Théâtre Français.

    Je trouve immédiatement  un emplacement pour parquer ma voiture. J’en sors et me dirige hâtivement vers le Palais, Nagra à l’épaule bien évidemment Je ne me suis jamais séparé de mon magnétophone portable et autonome durant toute ma vie de reporter.

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    Ma rencontre doit avoir lieu dans la salle M à quinze heures.

    J’ouvre  prudemment la porte.

    La « servante » est en fonction  (c’est ainsi que l’on nomme la petite lumière de veille qui fonctionne  24/24 sur le plateau d’un théâtre).

    « IL » est là, observant chaque coin du plateau, se déplaçant de cour à jardin pour  mettre au point telle ou telle chose.

    Trois heures sonnent à la Cathédrale Saint-Michel !

    IL  me voit,  m’identifie tout de suite (le Nagra), me fait un salut amical, se rapproche, et me dit en souriant :

     

    Jean-Louis Barrault : Bonjour .Voulez-vous m’excuser quelques instants. Je dois encore régler mes éclairages pour ce soir.

     

    Et il s’éloigne sur la pointe des pieds et s’adresse  à l’éclairagiste du spectacle et lui donne certaines instructions.

    « Ses éclairages »  consistaient à la mise au point d’un spot unique braqué sur lui.

    Une seule lumière pour un « seul en scène »  de deux heures environ  pendant lesquelles cet homme étonnant , d’un grand charisme , allait  nous raconter avec talent les Fables de Jean de la Fontaine

    N’est-ce pas merveilleux cela ?

     

    - Jean-Louis Barrault, vous avez 18 ans et  votre grand père de vous dire d’une manière impérative : « Maintenant que tu as 18 ans, je ne te donne plus d’argent  pour finir tes études.

    C’est fini. Il faut que tu gagnes ta vie ». Dur dur, non ?

     

    Jean-Louis Barrault : Je lui en serais  éternellement reconnaissant.

    C’est ce qui m’a permis de prendre ma liberté,  de faire tous les métiers possibles pour en arriver, je dirais presque automatiquement, à satisfaire ma passion  qui était, qui est toujours et qui restera jusqu’au dernier jour de ma vie : LE THEATRE !

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    photo ( extrait de : histoire-vesinet barrault )

     

    Mon  premier entretien avec Jean-Louis Barrault n’aurait consisté qu’en ce propos que j’en aurais déjà été ravi.

    Toute une vie pour le théâtre, c’est  moi aussi cela.

    La passion, c’est toujours moi !

     

    - J’aimerais que vous me parliez de votre grand père, un homme étonnant je crois.

     

    Jean-Louis Barrault : Etonnant et avare ou plus exactement économe.  Pas comme Harpagon tout de même.

    Il avait un tempérament balzacien.

    Il mesurait un mètre cinquante-six.

    Il était né en 1856, le même jour que le Prince Eugène.

    Il était devenu  par conséquent le filleul de l’Empereur Napoléon III.

    Il avait la taille de Napoléon 1er mais la barbe et la moustache de Napoléon III.

    Il avait coutume de me donner dix francs le jeudi et chaque fois il me disait : « Je viens de te donner dix francs. Qu’est-ce que tu vas  faire avec  ces 10 francs ?

    Je répondais : «  Je vais les convertir en plaisirs ».

    Il me répondait sèchement : «  Tu n’es qu’un petit imbécile, un petit anarchiste. Moi, quand on me donnait deux francs lorsque j’avais ton âge, j’achetais des bonbons que je revendais aux copains. Cela me rapportait trois francs. Je faisais des bénéfices. »  Je passais donc aux yeux de mon grand père pour un crétin.

    Un beau jour, agacé, comme il me donnait les fameux dix francs et qu’il me posait la même  sempiternelle question, je lui ai répondu : « Je vais te les rendre tes dix francs parce que tu m’embêtes ». Ce fut bien sûr une explosion. Il m’a presque maudit  et même chassé de la maison.

    Je ne vous ennuie pas avec les dix francs de mon grand père ?

     

    M’ennuyer, moi ?

    Mais je buvais ses paroles.

    Je me régalais.

    On n’entend pas tous les jours  ces bonnes et authentiques histoires du passé. Et qui plus est, Jean-Louis Barrault avait l’art de raconter.

    J’ai encore pu m’en rendre  compte le soir de la représentation.

    Quel talent de conteur ! Quelle brillance ! Quel amour du texte et  de Jean de la Fontaine…

     

    Jean-Louis Barrault : Et à la mort de ma grand mère, malgré son énorme chagrin, mon grand père discutait avec les employés des Pompes Funèbres quant au prix du cercueil, des poignées du cercueil, des vis du cercueil, etc.

    Il avait d’ailleurs bien raison de discuter car ces messieurs de la Maison Borgnolle profitaient du chagrin de la famille pour établir des prix élevés.

    Mon grand père a donc  discuté fermement.

    Et après avoir refermé la porte de l’appartement, il s’est retourné vers moi et il m’a dit : « Tu vois, j’ai gagné 1.500 francs aujourd’hui  petit imbécile » .

     

    Le temps passait.

    Il était maintenant plus de cinq heures à l’horloge du théâtre.

    Je lui ai demandé si je ne devais pas le libérer pour qu’il puisse se préparer à son spectacle de la soirée.

    Il m’a tout de suite rassuré en me disant qu’il avait encore un bon moment à m’accorder.

    Dois-je vous dire que j’étais le journaliste le plus heureux du monde ?

     

    - Jean-Louis Barrault, en réalité, votre premier théâtre, ce sont les Halles de Paris ? 

     

    Jean-Louis Barrault : Oui.Vous voyez juste. J’aime ça.

    Quand j’ai quitté mon fabuleux grand père et que j’aimais toujours les études, pour les poursuivre, j’ai travaillé aux Halles.

    Je vendais des fleurs de cinq heures du matin jusqu’à onze heures, entre le pavillon des gruyères et celui des poissons.

    Je faisais mes études l’après-midi.

    Et le soir,  je téléphonais aux clients jusqu’à 22h30.

    Je me couchais.

    Je me levais à 3 h 30 du matin pour être aux Halles.

    Je l’ai fait pendant un an.

    Cela a été ma grande instruction car j’ai gardé un merveilleux souvenir des Halles de Paris qui étaient vraiment le plus beau théâtre parisien, le théâtre du peuple de Paris.

     

    Les minutes s’écoulent à un rythme vertigineux.  Je voudrais arrêter le temps. Mais je sais qu’il faut laisser au temps le temps.

     

    - Jean-Louis Barrault, vous dites ceci : « Faire du théâtre, c’est chercher la confirmation de soi à travers les personnages que l’on joue. »

     

    Jean-Louis Barrault : Oui, bien sûr, on se cherche soi-même.

    Mais depuis le temps que j’ai dit cela, je dirais aujourd’hui que faire du théâtre, c’est évidemment chercher la confirmation de soi en sachant que ce sont les autres qui nous font.

    Nous sommes faits des autres.

    Nous ne sommes pas seuls.

    Nous ne sommes pas sous cloche.

    Un être humain est fait des autres. Si bien qu’en épousant la peau des autres, en disparaissant dans les autres, en épousant leurs joies et leurs misères, on réapparaît à la surface après s’être plongé en les assumant et en s’étant confirmé soi-même !

    Excusez-moi, je dois y aller maintenant  pour me maquiller et mettre mon costume de scène.

    Et aussi relire les textes du célèbre fabuliste que fut La Fontaine.

    Mais nous nous reverrons quand vous le voulez.

    Je sens tellement bien en vous l’homme de théâtre, le curieux et l’homme de passion !

     

    Un pareil compliment ne pouvait  que me faire  éclater dans tout mon être, dans toute mon âme.

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    Et des jours et des jours après cet extraordinaire rencontre avec le  « Baptiste »  des « Enfants du Paradis », je méditais encore sur  ses propos  avec la ferme intention de le revoir un jour, plus tard…

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    L’occasion m’en fut donnée à l’occasion de la Foire du Livre de Bruxelles où je présentais mes  émissions  « Les Feux de la Rampe ».

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    J’avais  fait demander à Jean-Louis Barrault s’il accepterait de venir s’exprimer en direct au Salon situé à l’époque  dans la  tour de la place Rogier.

    Il avait accepté.

    J’ai voulu alors lui faire une surprise en invitant en même temps que lui l’un de ses amis comédiens français devenu grande star à Hollywood : Jean-Pierre Aumont.


    Un homme délicieux lui aussi  dont on venait de publier un très bel ouvrage sur sa carrière : « Le soleil et les ombres », Jean-Pierre Aumont, un éternel jeune premier intelligent, vif, simple, pas prétentieux un seul instant, qui avait été le partenaire de Greta Garbo, Joan Crawford, Marlène Dietrich et même l’époux de la séduisante Maria Montez…

    Tout un programme ! Toute une vie !

    Dois-je vous dire que la rencontre en direct  Jean-Louis Barrault / Jean-Pierre Aumont  a été formidable et amusante car je m’étais amusé à faire un montage sonore avec des extraits des interviews  réalisées  quelque temps auparavant avec Jean-Louis parlant de Jean-Pierre, et de Jean-Pierre parlant de Jean-Louis.

    Une heure d’antenne vivante, drôle, amicale.

    Et cet après-midi là, au Salon du Livre de la place Rogier, dans les studios mobiles  de la RTB ( pas encore RTBF).

    C’était la fête à laquelle j’avais aussi invité un « jeune » chanteur 

    - un peu timide dans son coin – qui écoutait  les deux compères avec délectation.

    Son nom : Claude Nougaro !

     

    Quelle affiche, non !  On se  croirait chez Drucker.

    Supérieure bien évidemment.

    Je plaisante car j’aime le travail de Michel Drucker qui a – lui aussi – comme tant d’autres – participé à cette grande émission publique des « Feux de la Rampe ».

    Je n’ai jamais participé à la sienne : « Vivement dimanche » 

     

    « Le charme particulier du théâtre est de vivre avec les coquins parce qu’on est épris de Justice,

    de sombrer avec les détraqués  afin de conserver la santé

    de  frémir avec les angoissés  pour trouver un peu de Bonheur,

    de braver constamment la mort car on n’aime que la Vie,

    de partir sans relâche, valise à la main, sac au dos,

    pour tâcher de comprendre

    de crainte, un jour, d’arriver… »

    (Jean-Louis Barrault « Souvenirs pour demain » - Editions  du Seuil)

     

    Bien plus tard encore , je devais  le revoir , cette fois dans son théâtre parisien au Rond-Point des Champs-Elysées  dans l’ancien Palais de Glace , neuvième errance d’un forain nommé Barrault.

     

    Jean-Louis Barrault : C’est vrai. Dans le monde du spectacle, je me classe parmi les forains et j’en suis fier.

    J’ai d’ailleurs une licence de forain.

    S’il y avait une réunion plénière de la corporation, je serais parmi les forains.

    Connaissez-vous mes trois principales devises ?

     

    - Non mais il  m’intéresserait de les connaître.

     

    Jean-Louis Barrault : 

    «  Mal, mais vite

    Sur l’homme, par l’homme, pour l’homme

    Se passionner pour tout et ne tenir à rien.

     

    Et ce jeune fauve d’avant-garde des années trente se mettant à rire aux éclats, comme ceux de la mémoire…

     

    Jean-Louis Barrault : A suivre…

    Si Dieu ou si le destin selon Eschyle, ou si Moïse, ou si le Bouddha ou si «  L’Epée et le Miroir »

    ou si…ou si la vie, surtout, le veut bien.

     

    Jean-Louis Barrault reprenait ainsi – avec cette pensée dernière – le texte qu’il avait écrit  en finalité dans son bouquin  « Souvenirs pour demain »  publié en décembre 1971. 

    Il nous a quitté

    – Dieu,  ou si…  ou si…  ou si…le savent…   en 1994 !

    de Roger Simons - PLUIE DE STARS  (ENTRE SCENE ET MICRO) - 

    et  Michel  Metteur En Web

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  • Episode Michel AUDIARD - Souvenirs d'une passion - PLUIE DE STARS

     A- Michel AUDIARD

    Faut pas prendre ce mec pour autre chose qu’un montreur de lanternes magiques , qu’un entomoliste de la pellicule , qu’un rat de cinémathèque , qu’un dialoguiste , qu’un réalisateur de cinoche , qu’un gars plein de talent plein écran ou par le petit bout de la lorgnette…

     

    audiard michel.jpg

    photos (allocine.fr )

    Je suis allé le chercher un jour à la gare du Midi pour le conduire rapido à son hôtel, question de se débarbouiller avant de gagner  les « beaux » studios de la radio de la place Flagey. Vous connaissez ?

     

    Il n’était pas seul.

    J’ai emmené également en voiture Madeleine Robinson et un pote à lui dont le nom m’échappe.

    Ils venaient tous les trois participer à la fameuse émission au titre ronflant

    – illuminé en lettres d’or sur la façade du bâtiment

    – comme à Broadway : LES FEUX DE LA RAMPE.

    les feux de la rampe 01.jpg

    J’ai accordé une trentaine de minutes  à celui qui allait devenir bien vite mon pote à moi également :

    il cause...il cause …il  cause  et c’est tout simplement fabuleux !…

    Nous avons gagné Flagey et nous nous sommes isolés dans un minuscule studio.

     

    - Dis-moi Michel, qui es-tu exactement et  t’es né quand ?

     

    Michel Audiard : Oh ben dis donc, t’es vachement curieux, toi… Qui suis-je ? Oh putain quelle question !

    Je suis né le 15 mai 1920 à Paris.  Et dans le quatorzième.

    J’ai fait des études plutôt raccourcies.

    Et puis je me suis essayé dans la carrière  de coureur cycliste.

    Mon œil ! J’ai dû abandonner.

    Très peu de Merckx pour moi !

    Je suis devenu  soudeur à l’arc et tu ne me croira pas : opticien.

    Oui mon pote comme je te le dis.

    J’en ai eu ras le bol assez rapidement.

    Alors, je me suis dirigé vers le journalisme.

    Pardon du peu !

     

    - Et comment t’as débuté ?

     

    Michel Audiard : Alors Messieurs Dames, j’ai fait mes débuts comme porteur de journaux et à bicyclette comme…Montand.

    T’as encore dans l’oreille la chanson de Prévert ?

     

    -Tu parles, oui.  – « Quand on partait de bon matin

                               « Quand on partait sur les chemins

    Michel Audiard :                 « A bicyclette…

     

    Michel Audiard : J’en suis pas plus fier pour cela.

    Alors Messieurs Dames, porteur de journaux, c’est ce que j’appelle « faire du journalisme actif ».

    Mais je suis passé rapidement au journalisme passif en devenant rédacteur dans un autre journal « L’Etoile du Nord ».

     

    -T’as rédigé un article ?

     

    Michel Audiard : Oui Môssieur, comme faisait Gabin,  j’ai fait un reportage  sensas sur la guerre de Chine ;  à faire baver de jalousie Jean Yanne car naturellement, en Chine, j’y suis jamais allé !

    C’est à la même époque que j’ai commencé à écrire mes romans.

    Et alors, presqu’en même temps y a un autre mec que moi –André Hunebelle- qui m’a fait confiance et qui m’a donné l’occasion de signer les dialogues du film «  Mission à Tanger ».

    audiard michel filmographie1.jpg

    extrait de Allocine.fr (www.allocine.fr )

     

    C’était en 49. Vu ?

    Et puis après, toujours avec le pote André, j’ai fait « Méfiez-vous des blondes » et « Massacre en dentelles » avec un môme de ton pays : Raymond Rouleau.

     

    - Quel début  de carrière !

     

    Michel Audiard : Ouais .Une carrière exceptionnelle d’adaptateur dialoguiste. Je me suis tapé 80 films, enfin les dialogues.

     

    Fameux, non ?

    Alors maintenant, est-ce que tu vois qui je suis ?

     

    - Ah oui, un peu…

    audiard michel filmographie0.jpg

     

    Michel Audiard : T’es compliqué, toi.

    T’es sourdingue ou quoi ? Fais un petit effort quoi.

    Je me creuse, moi, mézigue, pour te causer.

    Je bois pas, je  fume pas, je drague pas mais je cause…

    Et je flingue parfois…

    Une façon comme une autre de réussir dans la vie quand on est con et pleurnichard…

     

    -J’me tais, j’me tais, j’t’écoute quoi ! T’as aussi réalisé des films, non ?

     

    Michel Audiard : Ouais, j’ai mis en scène des films  pour lesquels j’avais écrit le scénar et les dialogues. C’est normal non ?

    Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages hein !  Je me suis lancé dans l’aventure !

    Et j’ai réussi les mecs,  à 100 %. Alors, je m’en suis tapé d’autres.

    Et chaque fois   « The » triomphe ! A tel point que lorsque j’ai entendu le cri du cormoran un soir au dessus des jonques, j’ai fait flotter le drapeau noir sur la marmite avec un autre pote  que tu connais : Jean, ben oui  quoi : Jean Gabin pour les  non familiers.

    C’est bath,  non ?

     

    - Michel, l’émission va se dérouler dans une quarantaine de minutes.

    Je te propose  de reprendre  notre entretien cette nuit à l’hôtel. D’ac ?

     

    D’ac !

     

    Comme nous avions encore beaucoup de propos – quand je dis « nous » je devrais plutôt dire le mec, nous nous sommes retrouvés  le lendemain matin  dans sa chambre  avant son retour à Paris. 

     

    Le lendemain matin à 8 heures…

     

    - Allez Michel ; tu causes, tu causes, tu causes… Je te laisse faire.

     

    Michel (ou le Mec) : Faites  « excuse » mais  c’est mon défaut.

    Je cause…Peut-être qu’un jour, il faudra m’inscrire parmi les moralistes contemporains, un moraliste en casquette qui sait utiliser l’argot pour  fustiger les gens et les choses qui l’agacent.

    Souvent, j’y vais à fond car je ne pense pas qu’on « soit » le peuple le plus intelligent, le plus cultivé, le plus gastronome, le plus héroïque, le plus spirituel de la terre.

    Alors des fois, quand ça me démange, je glisse des phrases subversives.

    Entre nous, je préfère de loin les potes aux valeurs consacrées plutôt qu’aux intellectuels hermétiques, aux technocrates à ordinateurs. J’aime pas m’intégrer à l’angoisse contemporaine J’aime pas regarder autour de moi.

     

    Michel,  dans ton film

    « Comment réussir dans la vie quand on et con et pleurnichard »,

    ton héros tire parti de la façon aisée avec laquelle il sait  pleurer pour être honnête.

     

    Michel Audiard : Oui. Et pour tout te dire, car t’es drôlement sympa, que dans ma garce de vie, j’ai été plus souvent con qu’aristocrate.  D’ac.  J’emploie l’argot. Mais en définitive, c’est pas tellement l’argot. J’emploie plutôt un langage populaire qu’un langage argotique. Sauf dans mes films de gangsters où l’on a mis plus un argot littéraire qu’un argot de voyou.

     

    - Pourquoi ?

     

    Michel Audiard : Because l’exportation !  Tu as remarqué mec que j’emploie très souvent des mots que les artistes emploient dans la vie courante.

    Mais il y a des cons parmi les artistes, il ne faut pas les sublimer. Si un artiste est intelligent, il a un langage à lui. Il est donc normal d’utiliser ce langage puisque c’est l’artiste qui dit le texte et le tout est de mettre le langage dans un contexte.

     

    La sonnerie du téléphone retentit.

    C’est le chauffeur de la voiture de la RTBF qui me signale qu’il est temps de partir vers la gare du Midi.

    C’est con. Mich, i ‘m cause, i’m cause mais il ne m’a pas encore révélé son désir le plus secret. Hein Michel ?

     

    Michel Audiard : Je te vois venir sans en avoir l’air.

    Mon projet ? Tourner une histoire de ton romancier sensas : Georges Simenon.

    T’es liégeois comme lui ?

     

    -(riant) Ouais.

     

    Michel Audiard : Alors, je suis dans l’obligation de lire avec mon pote que t’aimes bien, Jean Carmet, tous les « bidules »  de Sim.

    Je finirai bien par dégôter un très bon personnage…

    Tiens par exemple un mec de ton âge qui a des problèmes. Vu ?

     

    Pourquoi il m’a parlé de problèmes, le mec ?

    Cela dit, quand on est…

     

    Mais à l’époque de cette rencontre inénarrable et marrante  (une qualité qui devient rarissime) avec Michel  Audiard, je n’avais pas encore vu son film « Comment réussir dans la vie quand on est con et pleurnichard ».

    Le lendemain, j’ai cavalé au premier ciné venu… et je me suis régalé !

    Et j’ai revu des «  potes à moi » : Jean-Pierre, Jean, Jane, l’autre Jean , Evelyne , Daniel , Ginette…

    Allez, je vous propose  de trouver leurs noms, c’est facile si peu qu’on aime le cinoche !

     

    Je ne vais pas vous faire languir : Jean-Pierre Marielle, Jean Carmet, Jane Birkin, Jean Rochefort, Evelyne Buyle, Daniel Prévost, Ginette Garcin.

     

    Salut les mecs, suite à la……page suivante…D’ac ? A la revoyure !

    de Roger Simons - PLUIE DE STARS  (ENTRE SCENE ET MICRO) - 

    et  Michel  Metteur En Web

     

     

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