• Episode Jean-Louis Barrault - Souvenirs d'une passion - PLUIE DE STARS

    B- Jean-Louis BARRAULT

     

    « A chaque instant de l’existence, nous vivons au moins sur trois plans :

    -on est

    -on croit être

    -on veut paraître.

    Ce que l’on est – on l’ignore. Ce que l’on croit être – on s’en fait une illusion. Ce qu’on veut paraître - on s’y trompe… »

    (Jean-Louis Barrault)

     

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    Bruxelles. Un dimanche automnal  de l’année 80. Il est près de trois heures de l’après-midi.  J’arrive rue Ravenstein, pas loin du Palais des Beaux-Arts où j’ai un rendez-vous important avec l’une des plus fortes personnalités du Théâtre Français.

    Je trouve immédiatement  un emplacement pour parquer ma voiture. J’en sors et me dirige hâtivement vers le Palais, Nagra à l’épaule bien évidemment Je ne me suis jamais séparé de mon magnétophone portable et autonome durant toute ma vie de reporter.

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    Ma rencontre doit avoir lieu dans la salle M à quinze heures.

    J’ouvre  prudemment la porte.

    La « servante » est en fonction  (c’est ainsi que l’on nomme la petite lumière de veille qui fonctionne  24/24 sur le plateau d’un théâtre).

    « IL » est là, observant chaque coin du plateau, se déplaçant de cour à jardin pour  mettre au point telle ou telle chose.

    Trois heures sonnent à la Cathédrale Saint-Michel !

    IL  me voit,  m’identifie tout de suite (le Nagra), me fait un salut amical, se rapproche, et me dit en souriant :

     

    Jean-Louis Barrault : Bonjour .Voulez-vous m’excuser quelques instants. Je dois encore régler mes éclairages pour ce soir.

     

    Et il s’éloigne sur la pointe des pieds et s’adresse  à l’éclairagiste du spectacle et lui donne certaines instructions.

    « Ses éclairages »  consistaient à la mise au point d’un spot unique braqué sur lui.

    Une seule lumière pour un « seul en scène »  de deux heures environ  pendant lesquelles cet homme étonnant , d’un grand charisme , allait  nous raconter avec talent les Fables de Jean de la Fontaine

    N’est-ce pas merveilleux cela ?

     

    - Jean-Louis Barrault, vous avez 18 ans et  votre grand père de vous dire d’une manière impérative : « Maintenant que tu as 18 ans, je ne te donne plus d’argent  pour finir tes études.

    C’est fini. Il faut que tu gagnes ta vie ». Dur dur, non ?

     

    Jean-Louis Barrault : Je lui en serais  éternellement reconnaissant.

    C’est ce qui m’a permis de prendre ma liberté,  de faire tous les métiers possibles pour en arriver, je dirais presque automatiquement, à satisfaire ma passion  qui était, qui est toujours et qui restera jusqu’au dernier jour de ma vie : LE THEATRE !

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    photo ( extrait de : histoire-vesinet barrault )

     

    Mon  premier entretien avec Jean-Louis Barrault n’aurait consisté qu’en ce propos que j’en aurais déjà été ravi.

    Toute une vie pour le théâtre, c’est  moi aussi cela.

    La passion, c’est toujours moi !

     

    - J’aimerais que vous me parliez de votre grand père, un homme étonnant je crois.

     

    Jean-Louis Barrault : Etonnant et avare ou plus exactement économe.  Pas comme Harpagon tout de même.

    Il avait un tempérament balzacien.

    Il mesurait un mètre cinquante-six.

    Il était né en 1856, le même jour que le Prince Eugène.

    Il était devenu  par conséquent le filleul de l’Empereur Napoléon III.

    Il avait la taille de Napoléon 1er mais la barbe et la moustache de Napoléon III.

    Il avait coutume de me donner dix francs le jeudi et chaque fois il me disait : « Je viens de te donner dix francs. Qu’est-ce que tu vas  faire avec  ces 10 francs ?

    Je répondais : «  Je vais les convertir en plaisirs ».

    Il me répondait sèchement : «  Tu n’es qu’un petit imbécile, un petit anarchiste. Moi, quand on me donnait deux francs lorsque j’avais ton âge, j’achetais des bonbons que je revendais aux copains. Cela me rapportait trois francs. Je faisais des bénéfices. »  Je passais donc aux yeux de mon grand père pour un crétin.

    Un beau jour, agacé, comme il me donnait les fameux dix francs et qu’il me posait la même  sempiternelle question, je lui ai répondu : « Je vais te les rendre tes dix francs parce que tu m’embêtes ». Ce fut bien sûr une explosion. Il m’a presque maudit  et même chassé de la maison.

    Je ne vous ennuie pas avec les dix francs de mon grand père ?

     

    M’ennuyer, moi ?

    Mais je buvais ses paroles.

    Je me régalais.

    On n’entend pas tous les jours  ces bonnes et authentiques histoires du passé. Et qui plus est, Jean-Louis Barrault avait l’art de raconter.

    J’ai encore pu m’en rendre  compte le soir de la représentation.

    Quel talent de conteur ! Quelle brillance ! Quel amour du texte et  de Jean de la Fontaine…

     

    Jean-Louis Barrault : Et à la mort de ma grand mère, malgré son énorme chagrin, mon grand père discutait avec les employés des Pompes Funèbres quant au prix du cercueil, des poignées du cercueil, des vis du cercueil, etc.

    Il avait d’ailleurs bien raison de discuter car ces messieurs de la Maison Borgnolle profitaient du chagrin de la famille pour établir des prix élevés.

    Mon grand père a donc  discuté fermement.

    Et après avoir refermé la porte de l’appartement, il s’est retourné vers moi et il m’a dit : « Tu vois, j’ai gagné 1.500 francs aujourd’hui  petit imbécile » .

     

    Le temps passait.

    Il était maintenant plus de cinq heures à l’horloge du théâtre.

    Je lui ai demandé si je ne devais pas le libérer pour qu’il puisse se préparer à son spectacle de la soirée.

    Il m’a tout de suite rassuré en me disant qu’il avait encore un bon moment à m’accorder.

    Dois-je vous dire que j’étais le journaliste le plus heureux du monde ?

     

    - Jean-Louis Barrault, en réalité, votre premier théâtre, ce sont les Halles de Paris ? 

     

    Jean-Louis Barrault : Oui.Vous voyez juste. J’aime ça.

    Quand j’ai quitté mon fabuleux grand père et que j’aimais toujours les études, pour les poursuivre, j’ai travaillé aux Halles.

    Je vendais des fleurs de cinq heures du matin jusqu’à onze heures, entre le pavillon des gruyères et celui des poissons.

    Je faisais mes études l’après-midi.

    Et le soir,  je téléphonais aux clients jusqu’à 22h30.

    Je me couchais.

    Je me levais à 3 h 30 du matin pour être aux Halles.

    Je l’ai fait pendant un an.

    Cela a été ma grande instruction car j’ai gardé un merveilleux souvenir des Halles de Paris qui étaient vraiment le plus beau théâtre parisien, le théâtre du peuple de Paris.

     

    Les minutes s’écoulent à un rythme vertigineux.  Je voudrais arrêter le temps. Mais je sais qu’il faut laisser au temps le temps.

     

    - Jean-Louis Barrault, vous dites ceci : « Faire du théâtre, c’est chercher la confirmation de soi à travers les personnages que l’on joue. »

     

    Jean-Louis Barrault : Oui, bien sûr, on se cherche soi-même.

    Mais depuis le temps que j’ai dit cela, je dirais aujourd’hui que faire du théâtre, c’est évidemment chercher la confirmation de soi en sachant que ce sont les autres qui nous font.

    Nous sommes faits des autres.

    Nous ne sommes pas seuls.

    Nous ne sommes pas sous cloche.

    Un être humain est fait des autres. Si bien qu’en épousant la peau des autres, en disparaissant dans les autres, en épousant leurs joies et leurs misères, on réapparaît à la surface après s’être plongé en les assumant et en s’étant confirmé soi-même !

    Excusez-moi, je dois y aller maintenant  pour me maquiller et mettre mon costume de scène.

    Et aussi relire les textes du célèbre fabuliste que fut La Fontaine.

    Mais nous nous reverrons quand vous le voulez.

    Je sens tellement bien en vous l’homme de théâtre, le curieux et l’homme de passion !

     

    Un pareil compliment ne pouvait  que me faire  éclater dans tout mon être, dans toute mon âme.

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    Et des jours et des jours après cet extraordinaire rencontre avec le  « Baptiste »  des « Enfants du Paradis », je méditais encore sur  ses propos  avec la ferme intention de le revoir un jour, plus tard…

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    L’occasion m’en fut donnée à l’occasion de la Foire du Livre de Bruxelles où je présentais mes  émissions  « Les Feux de la Rampe ».

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    J’avais  fait demander à Jean-Louis Barrault s’il accepterait de venir s’exprimer en direct au Salon situé à l’époque  dans la  tour de la place Rogier.

    Il avait accepté.

    J’ai voulu alors lui faire une surprise en invitant en même temps que lui l’un de ses amis comédiens français devenu grande star à Hollywood : Jean-Pierre Aumont.


    Un homme délicieux lui aussi  dont on venait de publier un très bel ouvrage sur sa carrière : « Le soleil et les ombres », Jean-Pierre Aumont, un éternel jeune premier intelligent, vif, simple, pas prétentieux un seul instant, qui avait été le partenaire de Greta Garbo, Joan Crawford, Marlène Dietrich et même l’époux de la séduisante Maria Montez…

    Tout un programme ! Toute une vie !

    Dois-je vous dire que la rencontre en direct  Jean-Louis Barrault / Jean-Pierre Aumont  a été formidable et amusante car je m’étais amusé à faire un montage sonore avec des extraits des interviews  réalisées  quelque temps auparavant avec Jean-Louis parlant de Jean-Pierre, et de Jean-Pierre parlant de Jean-Louis.

    Une heure d’antenne vivante, drôle, amicale.

    Et cet après-midi là, au Salon du Livre de la place Rogier, dans les studios mobiles  de la RTB ( pas encore RTBF).

    C’était la fête à laquelle j’avais aussi invité un « jeune » chanteur 

    - un peu timide dans son coin – qui écoutait  les deux compères avec délectation.

    Son nom : Claude Nougaro !

     

    Quelle affiche, non !  On se  croirait chez Drucker.

    Supérieure bien évidemment.

    Je plaisante car j’aime le travail de Michel Drucker qui a – lui aussi – comme tant d’autres – participé à cette grande émission publique des « Feux de la Rampe ».

    Je n’ai jamais participé à la sienne : « Vivement dimanche » 

     

    « Le charme particulier du théâtre est de vivre avec les coquins parce qu’on est épris de Justice,

    de sombrer avec les détraqués  afin de conserver la santé

    de  frémir avec les angoissés  pour trouver un peu de Bonheur,

    de braver constamment la mort car on n’aime que la Vie,

    de partir sans relâche, valise à la main, sac au dos,

    pour tâcher de comprendre

    de crainte, un jour, d’arriver… »

    (Jean-Louis Barrault « Souvenirs pour demain » - Editions  du Seuil)

     

    Bien plus tard encore , je devais  le revoir , cette fois dans son théâtre parisien au Rond-Point des Champs-Elysées  dans l’ancien Palais de Glace , neuvième errance d’un forain nommé Barrault.

     

    Jean-Louis Barrault : C’est vrai. Dans le monde du spectacle, je me classe parmi les forains et j’en suis fier.

    J’ai d’ailleurs une licence de forain.

    S’il y avait une réunion plénière de la corporation, je serais parmi les forains.

    Connaissez-vous mes trois principales devises ?

     

    - Non mais il  m’intéresserait de les connaître.

     

    Jean-Louis Barrault : 

    «  Mal, mais vite

    Sur l’homme, par l’homme, pour l’homme

    Se passionner pour tout et ne tenir à rien.

     

    Et ce jeune fauve d’avant-garde des années trente se mettant à rire aux éclats, comme ceux de la mémoire…

     

    Jean-Louis Barrault : A suivre…

    Si Dieu ou si le destin selon Eschyle, ou si Moïse, ou si le Bouddha ou si «  L’Epée et le Miroir »

    ou si…ou si la vie, surtout, le veut bien.

     

    Jean-Louis Barrault reprenait ainsi – avec cette pensée dernière – le texte qu’il avait écrit  en finalité dans son bouquin  « Souvenirs pour demain »  publié en décembre 1971. 

    Il nous a quitté

    – Dieu,  ou si…  ou si…  ou si…le savent…   en 1994 !

    de Roger Simons - PLUIE DE STARS  (ENTRE SCENE ET MICRO) - 

    et  Michel  Metteur En Web

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  • Episode Michel AUDIARD - Souvenirs d'une passion - PLUIE DE STARS

     A- Michel AUDIARD

    Faut pas prendre ce mec pour autre chose qu’un montreur de lanternes magiques , qu’un entomoliste de la pellicule , qu’un rat de cinémathèque , qu’un dialoguiste , qu’un réalisateur de cinoche , qu’un gars plein de talent plein écran ou par le petit bout de la lorgnette…

     

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    photos (allocine.fr )

    Je suis allé le chercher un jour à la gare du Midi pour le conduire rapido à son hôtel, question de se débarbouiller avant de gagner  les « beaux » studios de la radio de la place Flagey. Vous connaissez ?

     

    Il n’était pas seul.

    J’ai emmené également en voiture Madeleine Robinson et un pote à lui dont le nom m’échappe.

    Ils venaient tous les trois participer à la fameuse émission au titre ronflant

    – illuminé en lettres d’or sur la façade du bâtiment

    – comme à Broadway : LES FEUX DE LA RAMPE.

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    J’ai accordé une trentaine de minutes  à celui qui allait devenir bien vite mon pote à moi également :

    il cause...il cause …il  cause  et c’est tout simplement fabuleux !…

    Nous avons gagné Flagey et nous nous sommes isolés dans un minuscule studio.

     

    - Dis-moi Michel, qui es-tu exactement et  t’es né quand ?

     

    Michel Audiard : Oh ben dis donc, t’es vachement curieux, toi… Qui suis-je ? Oh putain quelle question !

    Je suis né le 15 mai 1920 à Paris.  Et dans le quatorzième.

    J’ai fait des études plutôt raccourcies.

    Et puis je me suis essayé dans la carrière  de coureur cycliste.

    Mon œil ! J’ai dû abandonner.

    Très peu de Merckx pour moi !

    Je suis devenu  soudeur à l’arc et tu ne me croira pas : opticien.

    Oui mon pote comme je te le dis.

    J’en ai eu ras le bol assez rapidement.

    Alors, je me suis dirigé vers le journalisme.

    Pardon du peu !

     

    - Et comment t’as débuté ?

     

    Michel Audiard : Alors Messieurs Dames, j’ai fait mes débuts comme porteur de journaux et à bicyclette comme…Montand.

    T’as encore dans l’oreille la chanson de Prévert ?

     

    -Tu parles, oui.  – « Quand on partait de bon matin

                               « Quand on partait sur les chemins

    Michel Audiard :                 « A bicyclette…

     

    Michel Audiard : J’en suis pas plus fier pour cela.

    Alors Messieurs Dames, porteur de journaux, c’est ce que j’appelle « faire du journalisme actif ».

    Mais je suis passé rapidement au journalisme passif en devenant rédacteur dans un autre journal « L’Etoile du Nord ».

     

    -T’as rédigé un article ?

     

    Michel Audiard : Oui Môssieur, comme faisait Gabin,  j’ai fait un reportage  sensas sur la guerre de Chine ;  à faire baver de jalousie Jean Yanne car naturellement, en Chine, j’y suis jamais allé !

    C’est à la même époque que j’ai commencé à écrire mes romans.

    Et alors, presqu’en même temps y a un autre mec que moi –André Hunebelle- qui m’a fait confiance et qui m’a donné l’occasion de signer les dialogues du film «  Mission à Tanger ».

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    extrait de Allocine.fr (www.allocine.fr )

     

    C’était en 49. Vu ?

    Et puis après, toujours avec le pote André, j’ai fait « Méfiez-vous des blondes » et « Massacre en dentelles » avec un môme de ton pays : Raymond Rouleau.

     

    - Quel début  de carrière !

     

    Michel Audiard : Ouais .Une carrière exceptionnelle d’adaptateur dialoguiste. Je me suis tapé 80 films, enfin les dialogues.

     

    Fameux, non ?

    Alors maintenant, est-ce que tu vois qui je suis ?

     

    - Ah oui, un peu…

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    Michel Audiard : T’es compliqué, toi.

    T’es sourdingue ou quoi ? Fais un petit effort quoi.

    Je me creuse, moi, mézigue, pour te causer.

    Je bois pas, je  fume pas, je drague pas mais je cause…

    Et je flingue parfois…

    Une façon comme une autre de réussir dans la vie quand on est con et pleurnichard…

     

    -J’me tais, j’me tais, j’t’écoute quoi ! T’as aussi réalisé des films, non ?

     

    Michel Audiard : Ouais, j’ai mis en scène des films  pour lesquels j’avais écrit le scénar et les dialogues. C’est normal non ?

    Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages hein !  Je me suis lancé dans l’aventure !

    Et j’ai réussi les mecs,  à 100 %. Alors, je m’en suis tapé d’autres.

    Et chaque fois   « The » triomphe ! A tel point que lorsque j’ai entendu le cri du cormoran un soir au dessus des jonques, j’ai fait flotter le drapeau noir sur la marmite avec un autre pote  que tu connais : Jean, ben oui  quoi : Jean Gabin pour les  non familiers.

    C’est bath,  non ?

     

    - Michel, l’émission va se dérouler dans une quarantaine de minutes.

    Je te propose  de reprendre  notre entretien cette nuit à l’hôtel. D’ac ?

     

    D’ac !

     

    Comme nous avions encore beaucoup de propos – quand je dis « nous » je devrais plutôt dire le mec, nous nous sommes retrouvés  le lendemain matin  dans sa chambre  avant son retour à Paris. 

     

    Le lendemain matin à 8 heures…

     

    - Allez Michel ; tu causes, tu causes, tu causes… Je te laisse faire.

     

    Michel (ou le Mec) : Faites  « excuse » mais  c’est mon défaut.

    Je cause…Peut-être qu’un jour, il faudra m’inscrire parmi les moralistes contemporains, un moraliste en casquette qui sait utiliser l’argot pour  fustiger les gens et les choses qui l’agacent.

    Souvent, j’y vais à fond car je ne pense pas qu’on « soit » le peuple le plus intelligent, le plus cultivé, le plus gastronome, le plus héroïque, le plus spirituel de la terre.

    Alors des fois, quand ça me démange, je glisse des phrases subversives.

    Entre nous, je préfère de loin les potes aux valeurs consacrées plutôt qu’aux intellectuels hermétiques, aux technocrates à ordinateurs. J’aime pas m’intégrer à l’angoisse contemporaine J’aime pas regarder autour de moi.

     

    Michel,  dans ton film

    « Comment réussir dans la vie quand on et con et pleurnichard »,

    ton héros tire parti de la façon aisée avec laquelle il sait  pleurer pour être honnête.

     

    Michel Audiard : Oui. Et pour tout te dire, car t’es drôlement sympa, que dans ma garce de vie, j’ai été plus souvent con qu’aristocrate.  D’ac.  J’emploie l’argot. Mais en définitive, c’est pas tellement l’argot. J’emploie plutôt un langage populaire qu’un langage argotique. Sauf dans mes films de gangsters où l’on a mis plus un argot littéraire qu’un argot de voyou.

     

    - Pourquoi ?

     

    Michel Audiard : Because l’exportation !  Tu as remarqué mec que j’emploie très souvent des mots que les artistes emploient dans la vie courante.

    Mais il y a des cons parmi les artistes, il ne faut pas les sublimer. Si un artiste est intelligent, il a un langage à lui. Il est donc normal d’utiliser ce langage puisque c’est l’artiste qui dit le texte et le tout est de mettre le langage dans un contexte.

     

    La sonnerie du téléphone retentit.

    C’est le chauffeur de la voiture de la RTBF qui me signale qu’il est temps de partir vers la gare du Midi.

    C’est con. Mich, i ‘m cause, i’m cause mais il ne m’a pas encore révélé son désir le plus secret. Hein Michel ?

     

    Michel Audiard : Je te vois venir sans en avoir l’air.

    Mon projet ? Tourner une histoire de ton romancier sensas : Georges Simenon.

    T’es liégeois comme lui ?

     

    -(riant) Ouais.

     

    Michel Audiard : Alors, je suis dans l’obligation de lire avec mon pote que t’aimes bien, Jean Carmet, tous les « bidules »  de Sim.

    Je finirai bien par dégôter un très bon personnage…

    Tiens par exemple un mec de ton âge qui a des problèmes. Vu ?

     

    Pourquoi il m’a parlé de problèmes, le mec ?

    Cela dit, quand on est…

     

    Mais à l’époque de cette rencontre inénarrable et marrante  (une qualité qui devient rarissime) avec Michel  Audiard, je n’avais pas encore vu son film « Comment réussir dans la vie quand on est con et pleurnichard ».

    Le lendemain, j’ai cavalé au premier ciné venu… et je me suis régalé !

    Et j’ai revu des «  potes à moi » : Jean-Pierre, Jean, Jane, l’autre Jean , Evelyne , Daniel , Ginette…

    Allez, je vous propose  de trouver leurs noms, c’est facile si peu qu’on aime le cinoche !

     

    Je ne vais pas vous faire languir : Jean-Pierre Marielle, Jean Carmet, Jane Birkin, Jean Rochefort, Evelyne Buyle, Daniel Prévost, Ginette Garcin.

     

    Salut les mecs, suite à la……page suivante…D’ac ? A la revoyure !

    de Roger Simons - PLUIE DE STARS  (ENTRE SCENE ET MICRO) - 

    et  Michel  Metteur En Web

     

     

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  • Episode ARLETTY - Souvenirs d'une passion - PLUIE DE STARS

    A-  ARLETTY  

     

    « Elle est épatante cette petite femme là… » (Michel Simon)

     

    Si ma mémoire ne me trahit pas, ce qui pourrait m’arriver dans  la foulée des mots, c’est dans les années cinquante que j’ai vu Arletty pour la première fois au cinéma dans  le film de Marcel Carné «  Le Jour se lève »  avec Jean Gabin,  Michel Simon et Jules Berry entre autres.

    J’ai été séduit immédiatement  par sa voix et n’ai plus arrêté par la suite de suivre la carrière cinématographique de Mademoiselle « Atmosphère » comme on l’a appelée parfois après la sortie du célèbre film, toujours de Carné «  Hôtel du Nord »

     

    Raymonde : On  n’est pas heureux tous les deux ?

    M.Edmond : Non.

    Raymonde : T’en es sûr ?

    M.Edmond : Oui.

    Raymonde : T’aimes la vie ?

    M.Edmond : Tu l’aimes  toi la vie ?

    Raymonde : Il faut bien s’y habituer. Coquard mis à part t’es plutôt beau mec. Parterre on se dispute  mais au lit on s’explique. Et sur l’oreiller on se comprend…

    (Extrait du  film «  Hôtel du Nord » / Marcel Carné/Jean Aurenche/Pierre Laroche) 


     

    Marcel Carné : Arletty est tout à la fois la gouaille de Paris et la distinction, la drôlerie  et la tendresse !

     

    M.Edmond : J’ai besoin de changer  d’atmosphère et mon atmosphère c’est toi.

    Raymonde : C’est la première fois qu’on me traite d’atmosphère ! Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? 

    (Extrait du film «  Hôtel du Nord » /M.Carné/J.Aurenche)

     

    Jean-Claude Brialy : Votre atmosphère a la gueule de l’amour !

     

    Magnifique Arletty. Joyeuse, vivante, rieuse malgré son handicap…Une très belle femme tantôt romantique, tantôt drôle, tantôt provocante !

     

    Plus tard,  ce fut le film - encore et toujours signé Marcel Carné - que j’allais découvrir sur grand écran : «  Les Enfants du Paradis »  un chef d’oeuvre que je qualifierais du plus grand film français de tous les temps, avec une distribution artistique  exceptionnelle : Pierre Brasseur, Jean-Louis Barrault, Maria Casarès, Pierre Renoir et Lady Arletty dans le rôle de Garance.

     

    Frederick Lemaître : Comment vous appelez-vous ?

    Garance : Moi, je ne m’appelle jamais.

    Je suis toujours là,  je n’ai pas besoin de m’appeler.

    (riant ) On m’appelle Garance

    Fredérick Lemaître : Ah Garance ! C’est joli.

    Garance : C’est le nom d’une fleur !

    (« Les enfants du paradis »/M.Carné/J.Prévert)

     

    C’est avec ce rôle que Léonie Bathiat est entrée dans la légende.

     

    Garance : Je suis comme je suis, j’aime plaire à qui me plait, c’est tout. Quand j’ai envie de dire oui, je ne sais pas dire  non !

     

    J’ai voulu rencontrer  cette « légende ».

    J’ai voulu profiter de la sortie d’un ouvrage qui lui était consacré pour obtenir un  rendez-vous chez elle, dans son appartement parisien  de la rue de Remusat, au numéro 14, seizième arrondissement – troisième étage.

    Elle m’a reçu avec une extraordinaire gentillesse et son accent   de Courbevoie, faubourg parisien.

    Elle était déjà touchée par la maladie (cécité) mais elle n’en  faisait jamais allusion.

    Elle ne voyait pratiquement plus.  Mais elle était courageuse, riait  beaucoup, parlait abondamment et me devinait à travers ses yeux fermés pour toujours.

    J’ai vécu  ce jour-là un grand moment d’émotion.

     

    - Vous êtes une enfant de la balle ?

     

    Arletty : Oh ! Pas du tout ! Cela aurait fait rigoler ma grand- mère si je lui avais parlé de ce métier d’artiste. Vous savez Monsieur, j’ai fait plusieurs métiers. Je n’aimais pas rester longtemps dans quelque chose. Cela me plaisait de changer.  J’aimais  « rouler ». J’étais le « Pierre-qui- roule ».

     

    Et la voilà qui se met à rire, d’un rire généreux.

     

    Arletty : J’ai été sténo, dactylo. Mannequin aussi. J’aimais beaucoup l’ambiance qui régnait dans ce milieu.

    Et puis un beau jour,  je me suis lancée dans le théâtre pour voir ce que c’était que ce truc-là. Amusant !

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    ( extrait de : Paris d Arletty - pariscinemaregion.fr )

    Cependant,  je pensais le quitter  lorsque j’ai été retenue en jouant un petit rôle dans « L’école des cocottes » aux côtés de l’extraordinaire Raimu. J’ai été attirée évidemment par ce comédien hors du commun. C’est lui  et ses partenaires comme Max Dearly et Spinelly qui m’ont fait comprendre qu’il s’agissait d’un véritable métier. Alors, je suis restée. J’ai trouvé que c’était un merveilleux métier de femme.

     

    Quelle intensité de vie dans son corps ! Quel  bonheur de l’écouter ! Quel bonheur de la contempler !  Elle était encore fort belle.

    Je ne regardais plus mon enregistreur. Je laissais « courir » la bande magnétique  qui  captait  les propos  de « Garance » pour l’éternité…

    J’en oubliais presque de lui poser des questions tant j’étais sous son charme.

    Car elle avait un charme fou et une vitalité surprenante et joyeuse malgré sa terrible infirmité.

     

    - Vous êtes donc devenue une actrice. J’aimerais savoir…

     

    Arletty : Je vous interromps.

    Je n’aime pas le mot  « acteur » ou  « actrice» Je préfère le mot « comédien », il a plus d’allure.

     

    Elle m’a confié sa carrière au cinéma mais aussi celle au théâtre.

    Je me régale. Je suis heureux, pleinement heureux.

    J’enchaîne.

     

    - Vous êtes donc devenue une comédienne.

    Vous avez dit un jour : « Le théâtre, mon luxe ; le cinéma, mon argent de poche »

     

    Arletty : Au début, il y avait du vrai. Après,  le cinéma  m’a donné beaucoup de satisfaction.

    Vous aurez compris  quels films  j’évoque…

     

    - Oui, bien sûr ! J’ai lu quelque part que vous aviez fait de la revue ?

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    ( photos : Mémoires de Guerre: ARLETY )

     

    Arletty : Ah oui, avec l’extraordinaire Rip.

    J’étais meneuse de revue pour le grand Rip.

    Vous savez, la revue c’est  une école étonnante. Je chantais. Je disais des textes. Mon malheur, ce fut de ne pas savoir danser. Je suis arythmique. Il m’aurait fallu Fred Astaire pour y arriver !

    Vous voulez un thé ?

     

    Volontiers.

     

    Elle s’éloigne  un court moment puis revient avec deux tasses, le thé et des mignardises.

    Elle se remet à rire.  Lui reviennent  en tête ses grands rôles  dans les films de Marcel Carné : Raymonde dans «  Hôtel du Nord «  avec Louis Jouvet,  Garance dans  « Les enfants du paradis » avec Jean Louis Barrault et Pierre Brasseur…

     

    Frédérick Lemaître : Dites-moi au moins quand je vous reverrai.

    Garance : Bientôt peut-être. Sait-on jamais avec le hasard.

    Frédérick Lemaître : Oh ! Paris est grand !

    Garance : Vous savez Paris est tout petit pour ceux s’aiment comme nous d’un aussi grand amour…

    (Extrait « Les enfants du paradis »/M. Carné/J.Prévert)

     

    Arletty : Je suis fière  du succès que j’ai remporté dans ces films-là comme « Hôtel du Nord », «  Les Enfants du Paradis » mais également «  Les Visiteurs du Soir » avec Jules Berry qui improvisait et nous devions, nous  ses partenaires, essayer de raccrocher dans le texte original !

     

    Dominique : Vous me connaissez  à peine et déjà vous me dites que vous m’aimez…

    Renaud : Le temps ne fait rien à l’affaire….Je vous aime…la chose est comme elle est…je vous aime…

    (Extrait : «  Les Visiteurs du soir  » /M.Carné/J.Prévert)

     

    (Arletty n’a aucune scène avec Jules Berry. Par contre, elle en a d’excellentes avec Marcel Herrand)

     

    - Arletty, vous avez fait rire les spectateurs de très nombreuses fois mais vous les avez aussi ému dans des rôles dramatiques.

     

    Arletty : Comme c’est gentil de me le dire.  Oui, dans quelques films.

    Lorsque j’ai joué « Un tramway nommé Désir » à la scène  dans l’adaptation de Jean (Cocteau), un homme merveilleux, délicat.

    J’ai voulu modifier une phrase, la dernière de la pièce. Une phrase qui me gênait.

    Je devais dire : «  J’ai toujours suivi des étrangers ».

    J’ai proposé : «  J’ai toujours suivi des inconnus ».

    Jean a accepté et le public aussi du reste.

    C’était important pour moi de jouer cette pièce.

    Et puis, j’avais décidé de ne plus faire rire mes contemporains. Je préférais les faire chialer.

    Allez savoir pourquoi !

    Cette pièce de Tennessee Williams a été un grand moment dans ma carrière. Physiquement, j’avais quelque chose de dramatique dans l’expression !

    Je me souviens : Tennessee Williams  avait exigé que la pièce se joue en même temps à Londres et à Paris.

    A Londres par Vivien Leigh ; à Paris, par moi.

    Eh bien, on a  respecté sa volonté ! Cela ne se ferait plus maintenant…

    Je me suis rendue à Londres un soir où je ne jouais pas  pour voir comment était Vivien ! Remarquable. Une femme étonnante !

     

    Blanche (à sa sœur, Stella) : Tu es tout ce que j’ai au monde, et tu n’es pas contente de me voir !

    Stella : Oh ! Blanche, tu sais que ce n’est pas vrai.

    Blanche : Non ? J’avais oublié à quel point tu es silencieuse.

    Stella : T’es belle Blanche.

    Blanche : Après tout ce que j’ai subi ? Tu imagines que je vais croire cette histoire ?

    (Extrait de «  Un tramway nommé Désir » /T.Williams)

     

    Une larme effleure  discrètement sa paupière… Elle se retourne avec grâce et sort de sa poche un mouchoir.

     

    Arletty : Pardonnez-moi !

     

    Le 14 juillet 1962, un grave accident a frappé Arletty à l’œil. Mais elle reprenait sa carrière quelque temps plus tard.

    Pas pour longtemps car elle allait connaître un deuxième accident oculaire qui allait l’obliger à prendre sa retraite.

    Elle se récupère dans ses pensées, en rejette les mauvaises et retrouve son rire tellement typique.

     

    Arletty : Vous ai-je raconté que j’avais joué Jeanne d’Arc ?  Mais dans une revue.  Cela dit,  j’ai failli jouer  le vrai rôle. Sérieusement. Cela ne me tentait pas. Je n’aurais pas pu jouer ce personnage ; une vierge tuée qui avait des  copains arsouilles comme Barbe Bleue. Non. Alors cela, zéro.  On n’en  avait pas parlé pendant des siècles. C’est Voltaire qui a ressorti la Pucelle !

     

    J’aurais voulu rester auprès d’elle des heures, des jours et continuer à l’écouter se raconter. Mais je ne voulais pas la fatiguer davantage.

     

    - Arletty, lorsqu’on revoit vos films, on croit totalement à vos personnages.

    On a l’impression que vous étiez en avance sur votre temps.

     

    Arletty : C’est vrai. Il y avait un plaisir de jouer. Nous jouions pour nous amuser. Sûrement !

     

    - Est-ce que vous aimez évoquer le passé ?

     

    Arletty : Non. Absolument pas.  Mais bavarder avec  vous comme cela de ma carrière, j’aime beaucoup.

     

    - C’est très gentil ce que vous me dites. Je vous en remercie. Une dernière question si vous me le permettez.

    Je pense pouvoir dire que vous êtes curieuse de l’avenir.

     

    Arletty : C’est vrai, je suis curieuse. Si je ne gardais pas une curiosité, tout ce que j’ai eu dans ma vie de coups durs , surtout depuis une certaine époque et cette infirmité très grande qui a arrêté ma carrière en une nuit , je ne serais plus là.

    J’ajouterais encore que je n’ai jamais eu d’ennemi.

    J’ai aimé tous mes camarades. lls me le rendent bien car j’ai beaucoup d’amis. Sans eux, ma vie ne serait pas possible. Ce serait trop triste.

     

    - Qu’aimeriez-vous qu’on dise de Vous dans cinquante  ou cent ans ?

     

    Arletty (morte de rire) : « Qu’elle repose en paix! »

     

    J’arrête mon magnéto.  Je remets mon manteau et mon Nagra en bandoulière .Je vais  quitter cette femme au sourire de Joconde. Je la regarde encore…

    Mes yeux se  mouillent à mon tour.

    Et je fais alors une chose que je n’avais jamais faite : je l’embrasse.

     

    - Pardon, Arletty.

     

    Elle me sourit une nouvelle fois…

    Je m’éloigne.

    Je descends l’escalier.

    Je me retrouve dans la rue de Menusat.

    Et tout en marchant, je continue à penser à « la petite môme » comme l’appelait Henri Jeanson  et je m’entends lui dire : « S’il vous plaît, faites-moi encore entendre votre voix. »

    Et comme dans un songe, elle me murmure à l’oreille :

     

    Je suis comme je suis,

    Je suis faite comme ça,

    Quand j’ai envie de rire,

    Oui, je ris aux éclats !

    J’aime celui qui m’aime,

    Est-ce ma faute à moi

    Si ce n’est pas le même

    Qui m’aime chaque fois ?

    (Jacques Prévert)

    Arletty  nous a quitté  le 23 juillet 1992 à l’âge  de 94 ans. 

    Mais elle est gravée à jamais sur le disque dur de ma mémoire !

    Cette rencontre constitue l’un des moments les plus  forts  dans ma vie professionnelle…

    arletty.jpg

    de Roger Simons - PLUIE DE STARS  (ENTRE SCENE ET MICRO) - 

    et  Michel  Metteur En Web

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